Les thérapies basées sur la compassion

L’engouement pour les thérapies basées sur la méditation et la pleine conscience ne se dément pas. Le programme princeps MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction), de Jon Kabat-Zinn en 1979, a désormais été étendu à de nombreuses autres interventions basées sur la mindfulness depuis ces 30 dernières années (MBI, Mindfulness Based Intervention). Le phénomène revêt probablement plusieurs explications, dont celle de la rencontre entre les aspirations d’une société toujours plus accélérée, hyper-stimulée, fragmentée, et les preuves cliniques et scientifiques croissantes en faveur d’une approche thérapeutique non médicamenteuse, sous-tendue par des valeurs humanistes d’ouverture et de bienveillance. Il est intéressant de constater comment les psychothérapies modernes, comme les TCC (Thérapies Comportementales et Cognitives), rejoignent les enseignements traditionnels, notamment bouddhistes. Les neurosciences modernes ont ainsi validé les trois types de méditations décrites de façon ancestrale. La méditation avec l’attention focalisée apporte la relaxation du corps et de l’esprit du Samatha et la pratique de l’attention ouverte permet l’observation lucide du fonctionnement de l’individu du Vipassana. Restait à redécouvrir les vertus du 3ème type de méditation : les pratiques de l’amour bienveillant et de la compassion. C’est chose faite avec les dernières avancées des sciences contemplatives et les résultats cliniques d’approches thérapeutiques fondées sur la bienveillance et la compassion.

LE 3EME TYPE DE MEDITATION : LES PRATIQUES DE L’AMOUR BIENVEILLANT ET DE LA COMPASSION

Certaines définitions préalables apparaissent nécessaires. « bienveillance », « empathie » et « compassion » sont des notions à distinguer :

  • La bienveillance représente une attitude intrinsèque qui consiste à souhaiter le meilleur, comme la sécurité, la santé et le bonheur, pour tout un chacun.
  • L’empathie est la capacité de se représenter le point de vue (composante cognitive) et le ressenti (composante émotionnelle) d’une autre personne.
  • La compassion contient, en plus de la bienveillance et de l’empathie, une motivation à vouloir soulager la souffrance de tous les êtes sensibles (composante motivationnelle ou comportementale). Ainsi, la compassion prolonge dans l’action l’attitude bienveillante et la relation empathique.

Voici les dimensions de la compassion selon Strauss (2016) :

  • reconnaissance de la souffrance,
  • compréhension de son universalité,
  • empathie à l’égard de la personne en souffrance,
  • tolérance des sentiments éprouvés même inconfortables,
  • volonté d’agir pour remédier à cette souffrance.

La différence entre « empathie » et « compassion » est fondamentale. Un exemple poignant réside dans « l’épuisement émotionnel  qualifié souvent à tort « d’épuisement compassionnel » au lieu « d’épuisement empathique », et qui peut conduire jusqu’au burn-out. Cette complication survient lorsque les soignants fonctionnent uniquement au sein de relations empathiques avec les patients (phénomène de « l’éponge émotionnelle »), et qu’ils ne développent pas l’approche compassionnée. Car une relation compassionnée répond à la question suivante : qu’est-ce que je peux faire pour aider et soulager cette personne, avec les moyens dont je dispose ici et maintenant, en respectant les valeurs de chacun et sans provoquer ma propre souffrance ?

Retenons les mots de Matthieu Ricard :

« la compassion n'est rien d'autre que l'amour donné à ceux qui souffrent. Un tel amour compatissant peut neutraliser la détresse et l'impuissance engendrée par l'empathie appliquée seule, et produit des dispositions d'esprit constructives telles que le courage compatissant » (2009).

Enfin Selon Paul Gilbert, il existe 3 flux de la compassion :

  1. recevoir la compassion d’autrui,
  2. apporter de la compassion aux autres,
  3. être en auto-compassion avec soi-même.

COMPASSION ET PSYCHOTHÉRAPIE

Des études cliniques et neuroscientifiques, chez des grands méditants bouddhistes et chez des personnes bénéficiant de programmes d’entraînement à la compassion, démontrent les bienfaits des pratiques méditatives basées sur la compassion pour soi et pour les autres. Voici les résultats les plus significatifs :

  • amélioration du bien-être, de la qualité de vie et de la satisfaction existentielle (Kang, 2015, Germer, 2012),
  • amélioration des relations sociales et du soutien social perçu (Kang, 2015),
  • image de soi moins dépendante de l’environnement, moins de comparaison sociale et moindre souci des apparences (Kotsou & Heeren, 2011),
  • augmentation du sentiment de responsabilité́ personnelle (Neff, 2013),
  • augmentation des comportements pro-sociaux (Pfattheicher, 2015, Goetz, 2010),
  • amélioration de la régulation émotionnelle et de la résilience envers le stress (Cheng, 2015, Raab, 2014),
  • prévention de la dépression (Cheng et Tse, 2015, Neff et Germer, 2013),
  • diminution des symptômes d’anxiété (Cheng et Tse, 2015, Neff et Germer, 2013),
  • diminution des ruminations et de l’auto-critique (Shahar, 2015, Rengade, 2014, Neff, 2013, Hofmann, 2012),
  • prévention du syndrome d’épuisement professionnel (Germer, 2012),
  • diminution de la peur de l’échec (Neff, 2013),
  • diminution du perfectionnisme dysfonctionnel (Neff, 2013, Kotsou & Heeren, 2011).

Des études sur le fonctionnement du cerveau (IRM, EEG) de grands méditants pratiquant la compassion (Lutz et Davidson, 2008), mettent en évidence l’activation du cortex préfrontal gauche, lié aux émotions positives (joie, confiance, optimisme) et à l’empathie, ainsi qu’une réduction de l’activation de l’amygdale cérébrale droite (décodage émotionnel de la peur, de l’anxiété et des menaces). Au niveau neuro-hormonal (Mascaro, 2013, Gilbert, 2009, Lutz, 2008), les méditations centrées sur la compassion influencent les sécrétions de cortisol (stress) et d’ocytocine (confiance, empathie, générosité). Selon Kok (2013), la compassion augmente le sentiment de proximité, d’ouverture, de tolérance et d’interdépendance avec autrui, favorisant les actions d’entraide.

La pleine conscience et la compassion sont des processus distincts et complémentaires (Gilbert, 2015). Si la pleine conscience cultive une connaissance intérieure de l’être, la compassion privilégie l’interconnexion et l’interdépendance de tous les êtres. Si la pleine conscience facilite l’acceptation de l’expérience telle qu’elle est, notamment l’expérience de la souffrance humaine, la compassion recrute le courage de changer ce qui peut être changé, pour amoindrir cette souffrance, chez soi et chez les autres. La compétence de compassion se développe principalement grâce à la méditation (Gilbert, 2015). Au sein de ces pratiques méditatives, une intention de « bienveillance aimante » (Midal, 2019) et de compassion, complète la présence attentive, pour soi, pour ses proches, pour toutes les personnes qui souffrent, même pour les personnes qui nous sont hostiles, et enfin pour tous les êtres sensibles.

L’auto-compassion semble être une étape initiale indispensable (Neff, 2013). Des méditations et des exercices d’auto-compassion permettent ce chemin de réconciliation :

  • reconnaître la nature de sa propre souffrance et l’accueillir avec gentillesse et douceur, sans se blâmer,
  • reconnaître le caractère humain et universel de cette souffrance,
  • agir le plus petit pas possible pour soulager sa souffrance.

La compassion pour autrui poursuit le chemin de transformation. L’attention bienveillante et compassionnée se décentre vers la souffrance d’autrui, reconnaît et accueille les caractéristiques humaines de la souffrance chez l’autre – ce qui diminue l’impact de sa propre souffrance (Hangartner, 2013). L’engagement et le comportement pour aider et soulager la souffrance des êtres sont également des renforçateurs positifs puissants, car ils ont pour conséquence un sentiment valorisant d’utilité et d’efficacité (Hangartner, 2013).

Même si les attitudes de bienveillance et d’empathie sont déjà présents dans les programmes de thérapie basée sur la mindfulness (MBSR, MBCT, MBI), notamment avec la méditation sur l’amour bienveillant ; désormais, de nouvelles approches thérapeutiques se fondent sur la compassion en se centrant directement sur l’expérience de la souffrance et la recherche de ses causes et de ses solutions.

Ces thérapies s’adressent à toute personne qui souffrira un jour, c’est-à-dire à tout le monde. Mais les personnes les plus vulnérables ou les plus exposées représentent des indications privilégiées :

  • schémas d’auto-critique et de honte,
  • hypersensibilité au jugement d’autrui,
  • ruminations dépressogènes sévères,
  • anxiété majeure,
  • risque d’épuisement émotionnel et de burn-out (soignants, enseignants, éducateurs etc.).

Comme pour la méditation de pleine conscience, le thérapeute devra commencer par pratiquer la compassion pour lui-même et pour autrui, avant de la transmettre aux patients. Comme pour la mindfulness, les groupes thérapeutiques s’avèrent plus pertinents encore et plus puissants en termes de changement. Les participants sont invités à pratiquer pendant les séances et entre les séances, des méditations guidées basées sur la bienveillance et la compassion, ainsi qu’à pratiquer des exercices expérientiels en lien avec l’auto-compassion et la compassion pour les autres.

Ainsi, à la suite des thérapies basées sur la mindfulness, les thérapies fondées sur la compassion prolongent et indiquent la voie du chemin d’une véritable guérison pour tout être humain.

Coordinateur des formations sur les thérapies basées sur la compassion et formateur : Dr Frédéric Féral

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